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L’effet « bateau de trottoir » : pourquoi les aménagements handicap profitent à tout le monde !

Valise à roulettes, poussette, sous-titres dans le métro, télétravail… Vous utilisez des aménagements handicap tous les jours sans le savoir. Petite enquête sur l’effet « bateau de trottoir », et sur ce qu’il change pour l’entreprise.

« Les aménagements handicap ? Ça ne me concerne pas. »

Ah bon ? Vous n’avez jamais tiré une valise à roulettes jusqu’à la gare ? Poussé une poussette ? Regardé une vidéo sous-titrée dans le métro, le son coupé ?
Alors j’ai une nouvelle pour vous : vous êtes un utilisateur clandestin des aménagements handicap. Et depuis longtemps. Haha.
Rassurez-vous, ce n’est pas un délit. C’est même plutôt une bonne nouvelle. Parce que derrière ce petit constat se cache une idée qui devrait changer la façon dont on conçoit nos rues, nos outils… et nos entreprises !

Le bateau de trottoir : une invention militante

Le trottoir abaissé, qu’on appelle aussi « bateau » (non, pas celui de croisière), n’est pas tombé du ciel.
Aux États-Unis, après la Seconde Guerre mondiale, la ville de Kalamazoo (Michigan) taille quelques rampes dans ses bordures pour les vétérans blessés. Mais le vrai tournant arrive au début des années 70, à Berkeley. Un groupe d’étudiants en fauteuil roulant, les Rolling Quads, dont fait partie Ed Roberts, se présente au conseil municipal en 1971 et réclame des abaissés à chaque coin de rue.

La légende raconte qu’ils sortaient la nuit avec des masses pour casser les bordures. La réalité est un peu moins hollywoodienne : quelques sacs de ciment, quelques rampes improvisées aux carrefours les plus utiles. Mais le message est passé.

Et ensuite ? Le bateau de trottoir a été adopté par… tout le monde. Parents avec poussette, livreurs, cyclistes, voyageurs avec valise, personnes âgées, enfants à trottinette. Un aménagement pensé pour quelques-uns, devenu indispensable pour tous.

Ça porte même un nom : le curb-cut effect, ou effet « bateau de trottoir ». L’expression a été popularisée en 2017 par Angela Glover Blackwell, dans un article devenu une référence de l’innovation sociale.

En France aussi, la loi du 11 février 2005 et ses textes d’application encadrent l’accessibilité de la voirie, abaissés de trottoir compris. On ne l’abaisse plus par militantisme nocturne : c’est devenu la norme.

L’effet bateau de trottoir, partout autour de nous

Une fois qu’on l’a vu, on ne voit plus que lui. Petit tour d’horizon.

Les sous-titres. Pensés pour les personnes sourdes et malentendantes. Utilisés aujourd’hui dans le métro, en open space, dans une langue étrangère, ou quand bébé dort enfin à côté (on ne le réveillera pas pour un épisode, hein).

Le télétravail. Pendant des années, demandé comme aménagement de poste… et souvent refusé parce que « trop compliqué ». Puis généralisé en quelques semaines au printemps 2020, le jour où tout le monde en a eu besoin. Coïncidence ? 🤔

Aujourd’hui, le Code du travail le reconnaît noir sur blanc : quand un travailleur handicapé ou un salarié aidant demande à télétravailler, l’employeur qui refuse doit motiver sa décision (article L1222-9). Le « c’est compliqué » ne suffit plus.

Les consignes claires, les réunions avec un ordre du jour, les documents lisibles. Indispensables pour certaines personnes, notamment neuroatypiques ou concernées par un handicap invisible. Confortables pour tous. Et franchement, qui regrette les réunions sans ordre du jour ?

Le FALC (Facile à lire et à comprendre). Conçu pour les personnes avec une déficience intellectuelle. Ultra efficace pour un nouvel arrivant, une personne qui ne maîtrise pas encore bien le français… ou un salarié qui lit sa note de service entre deux réunions.

En entreprise, la logique est la même. L’employeur a l’obligation de prendre des « mesures appropriées » pour permettre à une personne handicapée d’exercer son emploi (article L5213-6 du Code du travail). Ce qu’on appelle les aménagements raisonnables. Et très souvent, ce qui est mis en place pour une personne finit par profiter à toute l’équipe !

Un aménagement réussi, c’est un aménagement qu’on ne voit plus

Le plus fort dans tout ça ? Plus personne ne les remarque !

Personne ne se dit « tiens, un aménagement handicap » en descendant un trottoir. Personne ne remercie les militants de Berkeley en activant les sous-titres. C’est devenu normal, invisible, évident.

Et c’est exactement ça, la définition d’un aménagement réussi : un aménagement qu’on n’a plus besoin de demander, de justifier, ni de « déclarer ».

C’est là que le parallèle avec l’entreprise devient intéressant. Aujourd’hui, beaucoup d’aménagements restent conditionnés à une démarche individuelle : il faut se signaler, expliquer, parfois se justifier, et attendre. Pour une personne concernée par un handicap invisible, c’est souvent là que tout se bloque. Faut-il en parler ? À qui ? Avec quel risque ?

Maintenant, imaginez l’inverse. Des réunions toujours préparées avec un ordre du jour. Des documents lisibles par défaut. Du télétravail possible sans dossier. Des espaces calmes accessibles à tous. Personne n’a besoin de lever la main : l’environnement est déjà pensé pour la diversité des fonctionnements.

De l’inclusion à l’apérision

C’est pour ça que je ne parle pas d’inclusion, mais d’apérision. Un mot que j’ai créé, du latin aperire : ouvrir.

La nuance peut sembler subtile. Elle change tout.

L’inclusion, du latin includere (« enfermer »), c’est faire entrer quelqu’un qui était dehors. Dans un cadre qui existe déjà, et qu’on ne touche pas. On « fait une place ».

L’apérision, c’est concevoir dès le départ un espace ouvert à tous. Plus besoin de faire une place : elle existe déjà.

Le bateau de trottoir, c’est de l’apérision avant l’heure. On n’a pas installé une rampe spéciale, à côté, pour « les personnes en fauteuil ». On a changé le trottoir lui-même. Pour tout le monde.

L’accessibilité universelle, un investissement pour tous

L’accessibilité universelle, ce n’est pas un effort consenti pour une minorité. C’est une meilleure façon de concevoir, tout simplement.

Et elle vous concerne directement. La grande majorité des handicaps surviennent au cours de la vie : accident, maladie, vieillissement. Sans parler des situations temporaires, comme le jour où vous aurez une jambe dans le plâtre (ça arrive plus vite qu’on ne le croit 😅).

Pour une entreprise, le calcul est simple. Un environnement pensé pour la diversité des besoins, c’est :

  • moins de demandes individuelles à traiter au cas par cas ;
  • des salariés qui n’ont pas à choisir entre se dévoiler et s’épuiser ;
  • des équipes qui travaillent mieux, tout simplement, avec des process plus clairs pour tout le monde.

Et maintenant, on abaisse quoi ?

Un trottoir, on ne l’abaisse pas juste pour une semaine par an. L’accessibilité non plus : elle se pense toute l’année, dès la conception, et pas après coup !

Alors je vous pose la question : c’est quoi, votre « bateau de trottoir » du quotidien ? Et surtout, dans votre organisation, quel serait le prochain à construire ?

Si vous voulez qu’on y réfléchisse ensemble (process RH, management, formation de vos équipes), prenons rendez-vous. On commence par un trottoir, et on voit jusqu’où ça mène 😉

Tiffany Mazars