Ça fait des années qu’on fait ça. On se retrouve entre nous. On gueule ensemble. On repart chacun de son côté, un peu soulagés d’avoir partagé notre colère. Et rien ne bouge.
La Conférence Nationale du Handicap, CNH, s’est tenue vendredi 4 septembre 2026.
5h de débats, un discours de clôture d’Emmanuel Macron, une feuille de route 2026-2029 avec 65 mesures annoncées.
Le bilan chiffré est réel : hausse de l’AAH, déconjugalisation, remboursement des fauteuils, chômage des personnes handicapées passé d’environ 17 % à 11,5 %.
Les associations restent sur leur faim : « un discours de fin de quinquennat, sans moyens financiers » pour reprendre les mots du président du collectif Handicaps.
Sur les 50 000 solutions médico-sociales promises en 2023, 27 000 sont sorties.
Je ne vais pas refaire ce résumé, la presse spécialisée l’a déjà fait. Ce qui m’intéresse, c’est pourquoi ça recommence à chaque édition.
Et je crois que ce n’est pas d’abord une question de budget. C’est une question de place.
On ne fait pas de la place à la vraie inclusion
Celle qui permet à chacune et à chacun de se reconnaître dans ce qui se dit.
Et pour moi, c’est ça, l’accessibilité universelle.
Pas des normes de bâtiment.
Pas une case dans un dossier MDPH.
La possibilité de se voir dans le discours qu’on tient sur le handicap.
Vendredi, qui pouvait se reconnaître ?
Les femmes en situation de handicap, non.
Elles cumulent une discrimination liée au handicap et une discrimination liée au genre, une sous-représentation politique déjà documentée par les associations elles-mêmes. Absentes du débat. Pas nommées.
Les personnes avec un handicap invisible, non plus. Par définition, il ne se voit pas — donc je ne peux pas vérifier qui, sur scène, le porte sans le montrer.
Ce que je constate, c’est qu’aucune prise de parole relayée par la presse ne venait d’une personne affichant elle-même un handicap invisible.
L’autisme a été traité, mais via le prisme scolaire, pas par une voix qui l’incarne.
Les aidants, à peine. Emmanuel Macron les a remerciés pour leur « générosité souvent discrète ».
C’est une reconnaissance qui touche, mais qui ne se traduit dans aucune mesure de répit ou de compensation. On les voit le temps d’une phrase. Pas le temps d’une politique.
Et ceux qui se cognent au réel non plus n’étaient pas à la tribune.
Le DG de France Travail, pour dire concrètement ce qui bloque dans l’accès à l’emploi.
Des dirigeants, pour expliquer pourquoi une politique handicap reste si difficile à mettre en place, pourquoi recruter une personne en situation de handicap relève encore du parcours du combattant côté entreprise aussi.
Des personnes en situation de handicap qui ont créé leur activité, contraintes par les plafonds de l’AAH à brider leur propre développement et à rester dans la précarité alors qu’elles entreprennent.
Des directeurs d’établissements scolaires qui n’accueillent aucun enfant accompagné, pour dire pourquoi. Des élus de petites collectivités, pour expliquer pourquoi l’accueil du public reste inaccessible faute de moyens et de sensibilisation des agents.
Des médecins de ville, pour dire pourquoi tant de cabinets restent hors de portée et pourquoi si peu sont formés à recevoir un patient handicapé.
Des bailleurs sociaux, pour parler du logement adapté qui manque partout.
Des acteurs du numérique, pour expliquer pourquoi l’accessibilité reste pensée après coup et non dès la conception.
La liste est longue, et elle ne s’arrête pas là.
Et à la majorité des Français non plus
Parce qu’on continue de parler du handicap comme d’un sujet qui concerne « les autres », alors que le vieillissement, la santé mentale en chute libre, la baisse de la natalité qui fragilise les aidants de demain : tout ça nous concerne tous, un jour ou l’autre. Tant qu’on ne se reconnaît pas dans le sujet, on ne se sent pas obligé de s’en saisir.
C’est là que le budget rejoint la question de la place. On ne finance pas ce qu’on ne voit pas.
Une ligne budgétaire suit une reconnaissance, elle ne la précède jamais.
On arrive à mettre du budget dans l’intelligence artificielle pour plus de « compétitivité ».
Il est temps d’en mettre autant dans l’intelligence humaine pour plus de « durabilité ».
Encore été une démonstration de l’entre-soi.
Et ça, ce n’est certainement pas l’accessibilité universelle tant prônée pour cette journée !
L’entre-soi, c’est parler à ceux qui savent déjà, devant ceux qui sont déjà convaincus.
C’est confortable. Ça ne convertit personne, ça ne dérange personne, et surtout, ça n’inclut personne de nouveau !
L’accessibilité universelle, elle, part du principe inverse : tout le monde doit pouvoir accéder au sujet, s’y reconnaître, y avoir sa place et pas seulement celles et ceux qui le connaissent déjà par cœur, en fait.
Un cercle qui ne parle qu’à lui-même ne peut pas porter un discours sur l’universel.
C’est la première contradiction de cette journée, avant même de parler de budget, qui m’a marqué et qui me fait vous poser cette question : vous-êtes vous vraiment reconnus, que vous soyez en situation de handicap, ou pas ??
Je salue les interventions de mes pairs qui ont posé les mots et leur énergie lors de cet événement, celles et ceux qui ont partagé leurs analyses, leurs retours.
Tous ces récits ne doivent pas être vains et seulement racontés, ils doivent se traduire concrètement en actions, surtout dans un contexte politique aussi complexe.
Maintenant il est temps de donner de VRAIS moyens aux ambitions, celles de passer « d’une société inclusive à une société pleinement accessible », hâte de voir la stratégie nationale de l’accessibilité pour 2026-2029 à l’automne prochain.
Le courage, ce n’est pas de faire un nouveau discours.
C’est de faire enfin de la place à tous ceux qui, vendredi encore, ne se sont pas reconnus.
Et ça ne se jouera pas entre nous.
Ça se jouera avec tout le monde autour de la table : les entreprises, les élus qui ne sont pas dans la commission handicap, les citoyens qui pensent que ça ne les concerne pas.
Et vous, dans le discours qu’on tient sur le handicap, vous vous reconnaissez ? »